Des connaissances négociables

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C’est un honneur pour Minerve d’accueillir Laurent Chambon, co-fondateur de Minorités. Français résidant à Amsterdam, homme politique, écrivain, sociologue, journaliste et musicien, il porte un regard analytique sur un choc linguiste qui révèle le fossé culturel séparant France et Pays-Bas.

par Laurent Chambon

paru dans Kreukreuscopie

L’autre jour, mon copain Gert est venu manger un riz cantonais à la maison. On a parlé de plein de choses, mais la révélation que nous avons eu en comparant nos expériences transnationales (je suis un Gaulois néerlandophile, il est un Batave francophile) a eu lieu sur la question des connaissances.

Un truc qui a toujours généré beaucoup de tensions avec les Néerlandais est ma conception, apparemment très française, des connaissances. D’après Gert, je suis coincé dans une vision rationnelle de l’état des connaissances humaines, alors qu’aux Pays-Bas c’est avant tout un sujet de négociations. Je vais vous donner quelques exemples…

Il y a quelques années, j’ai donné des cours de français pour la KLM (pour l’aider à se faire absorber par Air France). Dans la voiture de retour de Schiphol, avec ma collègue et amie Françoise, on partageait nos révoltes: « Aujourd’hui, j’ai essayé de leur expliquer le partitif en français, car ça n’existe pas en néerlandais. Il y avait des élèves qui disaient que ça ne servait à rien et qu’ils avaient décidé de ne pas l’utiliser. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Je ne comprends pas qu’ils ne veuillent pas apprendre les règles du partitif, ce n’est pas si compliqué quand on a compris comment ça fonctionne ! »

Outre le fait que beaucoup d’élèves, vraiment nuls en français, savaient toujours tout mieux que nous, ce qui m’avait choqué était l’insistance à vouloir négocier la forme des verbes. « Mais Laurent, si on conjugue tous les verbes comme s’ils étaient du premier groupe, tout devient beaucoup plus facile pour nous! » Comme si les conjugaisons étaient négociables.

Je leur ai dit que je ne les avais pas inventées, ces conjugaisons, et qu’il y avait juste une centaine de millions de francophones qui utilisaient les verbes tels quels, sans réinventer leur forme, et que s’ils voulaient comprendre et être compris, il fallait s’en tenir aux formes usuelles.

Auparavant, à l’Université d’Utrecht, je donnais des cours de méthodologie à des étudiants de quatrième année, juste avant qu’ils partent étudier en France. Une de mes tâches les plus ingrates était de les former aux plans en deux ou trois parties, condition sine qua non d’une scolarité sans drame dans les facs françaises.

Le plus dur de cet enseignement n’a pas été de leur inculquer les bases des parties, sous-parties et autres introductions, mais le fait qu’ils voulaient continuellement négocier le nombre de parties possibles. « Mais monsieur, franchement avec cinq parties mon analyse elle est mieux » « Oui mais la règle du jeu, c’est deux ou trois parties, avec deux ou trois sous-parties, donc à toi de réorganiser tes idées. Ce n’est pas moi qui ai inventé ça, ça fait plus de deux mille ans qu’on l’utilise, c’est une convention pratique, chez toi tu peux faire cinq parties si tu veux, mais en France il va falloir s’en tenir à deux ou trois. » « Mais monsieur, je pense vraiment que mon plan est plus joli avec cinq parties! » « … »

En politique, même chanson. Il est arrivé des fois où je leur ai apporté des connaissances sur un plateau, statistiques à l’appui. Je me suis retrouvé au milieu d’une discussion qui ne prenait aucun compte de la réalité. On ne réfléchissait pas collectivement à la meilleure façon de résoudre les problèmes posés par la situation, on partageait nos expériences personnelles pour arriver à trouver un compromis sur la situation réelle. La même situation par ailleurs décrite et mesurée par des gens dont c’est le travail.

J’étais outré, les joues bien rouges: « mais on ne va pas discuter de savoir si le chômage des jeunes allochtones correspond à l’expérience de ????? ou ce qu’un copain de ???? a raconté. On les a, les chiffres, ils sont publiés par le Bureau central des statistiques et le département des statistiques de la ville d’Amsterdam ! » « Laurent, ne sois pas arrogant, chacun a le droit de dire ce qu’il pense, on est en démocratie » « Mais que ????? trouve qu’elle a un avenir brillant ou que ???? partage son histoire dans les années 1960 n’a aucun rapport avec les perspectives des jeunes hommes d’origine marocaine en 2009. On ne parle pas d’expériences personnelles, mais de statistiques officielles. On connaît les taux de chômage, on est là pour trouver une solution politique à ces taux énormes, pas discuter de l’enfance de ????? ! »

Que n’avais-je dit… « Bon, il n’y a pas consensus sur le sujet, je propose qu’on passe au prochain sujet de l’agenda de la réunion. Merci Laurent pour ta contribution. » « Mais on n’a rien décidé… » « Laurent, le sujet est clos. Bon, le passage des vélos sous le Rijksmuseum… »

Pas toujours facile, hein, la vie kreukreuscopique?
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